Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 26 juillet 2016

Clinton/Trump : le désastre qui vient





Quel que soit le vainqueur de l’élection de novembre aux Etats-Unis, nous pouvons raisonnablement nous attendre à un désastre pour les quatre ans qui suivront, et sans doute au-delà. Un désastre pour les Etats-Unis mais aussi pour l’ensemble du monde occidental, puisque les Etats-Unis restent la nation pivot de l’Occident, que cela nous plaise ou non. Certes le pire n’est jamais certain, mais en ce cas il se rapproche tout de même sacrément de la certitude.
De notre place, il n’est rien que nous puissions y faire. Nous pouvons juste essayer de comprendre ce qui se passe et ainsi augmenter notre intelligence politique.
Pour essayer d’y contribuer, je vous propose la traduction d’une partie d’un article de William Voegeli paru dans la dernière livraison de l’excellente Claremont Review of books. Il s’intitule « Ce qui est en jeu » (what’s at stake) et il vous fera sans doute prendre conscience que la vie politique américaine n’est pas si éloignée de la nôtre.
Bonne lecture. 


Ce qui est en jeu
Les élections ont des conséquences


L’ascension de Donald Trump a été le développement politique le plus analysé de l’année 2016. Quoi qu’il arrive à la convention républicaine ou lors de l’élection de novembre, elle sera l’objet de livres et d’articles pour les années à venir. Une théorie exhaustive serait prématurée et mal avisée, mais deux observations s’imposent.
D’une part, s’il n’y avait pas eu Trump, le principal évènement de 2016 aurait été Bernie Sanders. Plus précisément, l’évènement aurait été qu’un sénateur socialiste du Vermont, âgé de 74 ans, révèle dans une compétition interne au parti Démocrate à quel point ce parti, influencé et intimidé par Occupy Wall Street et Black Lives Matter, a répudié la « troisième voie » et la triangulation qui étaient la marque de Bill Clinton. (De la même manière, l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du Parti Travailliste britannique montre à quel point celui-ci rejette avec véhémence le centrisme favorable au marché de Tony Blair.) Ce qu’Howard Dean appelait « l’aile démocrate du parti Démocrate » est maintenant, tout simplement, le Parti Démocrate. Et le parti en est venu à considérer les succès les plus notables de Bill Clinton – le traité de libre-échange nord-américain, la dérégulation financière, l’élimination du déficit, la réforme de l’Etat-Providence, les peines de prison plus longues et plus nombreuses, avec pour conséquence des taux de criminalité en chute libre – comme de honteuses trahisons des principes démocrates [liberals – de gauche, sur l’échiquier politique américain] et comme une lâche capitulation devant le Grand Capital et des conservateurs fanatiques et sans cœur. Les deux Clinton ont jugé nécessaire de prendre leurs distances ou de s’excuser pour des réussites dont ils se sont vantés durant vingt ans.
Normalement, choisir comme candidat la femme de Bill Clinton serait une manière curieuse de répudier l’héritage de Bill Clinton. Et, en effet, Hillary Clinton a eu plus de difficulté à assurer sa nomination qu’elle-même et la plupart des observateurs ne le pensaient. Son triomphe repose en partie sur la chance – un allié qu’il est toujours utile d’avoir de son côté. Si son principal opposant avait été la sénatrice Elizabeth Warren plutôt que Sanders, Clinton aurait pu perdre pour la seconde fois sa nomination « inévitable » comme candidate à la présidentielle face à un opposant plus convaincant qu’elle, huit ans après avoir perdu face au premier. Cependant, la raison principale pour laquelle madame Clinton a réussi à convaincre les Démocrates qu’elle serait la personne idoine pour défaire ce qu’avait accompli son mari, est la souplesse de conviction qu’elle met au service de son insatiable ambition. Sa carrière a été une évolution fluide et continue : acolyte de Saul Alinsky puis première dame de l’Arkansas , tsarine de la réforme de l’assurance-maladie, sénateur opportuniste de l’Etat de New-York, partisan de la guerre en Irak puis opposant de la guerre en Irak, soutien du Partenariat Trans-Pacifique puis adversaire du Partenariat Trans-Pacifique, détracteur d’Obama et défenseur d’Obama. Durant ce parcours elle a fait clairement comprendre que son radicalisme, son libéralisme ou son centrisme était à chaque instant au service de son carriérisme. Convaincue de son destin et de son aptitude particulière pour occuper de hautes fonctions, elle dira ou fera tout ce qui est nécessaire pour l’y amener. Son slogan inepte et creux pour sa campagne présidentielle de 2008, « Je suis là pour l’emporter » (« I’m in it to win it ») traduit parfaitement l’essence de sa philosophie politique. Toutes ses autres convictions sont variables, mais la croyance d’Hillary Clinton en elle-même est inébranlable.
Maintenant que la girouette politique tourne vers la gauche – sans aucun doute pour son parti, et peut-être pour le pays tout entier – elle en fait autant. Si elle est élue, sa tâche sera d’inventer un post (Bill) Clintonisme qui sera aussi dans une large mesure un anti-clintonisme. Le processus devrait être intéressant, malaisé, et révélateur. L’année dernière, madame Clinton s’est énervée lors d’une interview radiophonique après que le journaliste ait essayé à plusieurs reprises, et sans succès, d’établir si son opposition pas si lointaine au mariage homosexuel avait été le fruit d’une conviction sincère ou bien si elle avait été la conséquence du fait qu’elle pensait, à l’époque, que c’était ce que réclamait la conjoncture politique. La meilleure explication de sa colère face à une interrogation de ce genre est qu’elle ne reconnait pas, ou peut-être même ne comprends pas, la différence qui peut exister entre des convictions sincères et des convictions politiquement utiles.
En ce sens, le démantèlement du Clintonisme version années 90 par les Démocrates en général, et par les Clinton en particulier, confirme que la Troisième Voie n’a jamais été autre chose qu’une manière de suivre la Première Voie, la voie progressiste qui va de Woodrow Wilson, Franklin Roosevelt, et Lyndon Johnson à George McGovern, pour la campagne duquel les Clinton ont travaillé en 1972. Il est désormais clair que les compromis politiques et la rhétorique à propos de la fin de l’ère du Big Government n’étaient que des concessions pratiques, adoptées uniquement pour des raisons de nécessité politique.
Ainsi, bien que le Nouveau Clintonisme promette de répudier et de liquider le Vieux Clintonisme, c’est en réalité toujours le même Clintonisme. Il n’y a pas eu de changement de convictions, juste un changement de tactique. Le Clintonisme consistait autrefois à défendre les réussites libérales et à gagner de nouvelles victoires pour le libéralisme en faisant des concessions au Reaganisme, jusqu’à admettre que certaines critiques conservatrices du projet « libéral » [toujours au sens américain du terme] avaient quelques mérites. Le Clintonisme opère désormais dans l’idée que, politiquement, le Reaganisme est épuisé. Par conséquent, il n’est absolument plus nécessaire, pour les libéraux, de prétendre qu’ils pourraient apprendre quelque chose ou éviter des erreurs sérieuses en prenant en compte les arguments des conservateurs. Comme le proclame le titre d’un livre écrit en 1996 par James Carville, qui fut conseiller de Bill Clinton, Nous avons raison, ils ont tort. (Il écrit actuellement une nouvelle version pour cette année d’élection.)

D’où ma seconde observation : l’ascension de Trump a davantage justifié que réfuté l’idée selon laquelle les libéraux peuvent maintenant ignorer tranquillement les conservateurs et le conservatisme. La force de Trump a révélé, plutôt que provoqué, la faiblesse du Parti Républicain et du mouvement conservateur (des entités distinctes mais qui se chevauchent). Les organismes en bonne santé ne perdent pas spontanément leur capacité à résister aux éléments pathogènes.
Les commentateurs ont expliqué son succès par le rejet de « l’establishment ». Mais si le GOP avait un establishment digne de ce nom, des politiciens comme ceux de la vieille époque qui savaient astucieusement repérer les préférences des électeurs et y répondre, Trump serait resté ce numéro de saltimbanque sans importance que tout le monde voyait en lui il y a un an. Le grand et puissant establishment s’est révélé n’être qu’un groupe d’hommes faibles et naïfs cachés derrière le rideau. Après tout, les conservateurs croient aux marchés, et le verdict du marché après les primaires et les caucus partout dans le pays est sans ambiguïté : une bonne partie de la base du GOP éprouve une aversion intense pour ce que le parti a à vendre, un produit que les consommateurs auraient dû s’arracher, selon les leaders de l’establishment.
Ce que veulent ces électeurs, cependant, est plus difficile à discerner, étant donné qu’ils ont choisi d’exprimer leurs griefs en apportant leur soutien à Donald Trump, un homme qui génère des prises de position politique de manière aléatoire. En conséquence, il est difficile de prendre le programme de Trump au sérieux quand lui-même, à l’évidence, ne le fait pas. Après la tuerie de San Bernardino, par exemple, Trump a demandé qu’il soit temporairement interdit à tous les musulmans d’entrer aux Etats-Unis. Cependant, il a immédiatement fait comprendre que cette interdiction fonctionnerait sur le système de la déclaration d’honneur : si un demandeur de visa déclare qu’il n’est pas musulman, alors sa demande sera acceptée.
De tels faux pas seraient fatals à n’importe quel candidat, mais Trump continue à défier les lois de la gravité. Il est clair que pour nombre de ses supporters, ses défauts sont ses vertus. Si votre objectif essentiel lorsque vous êtes dans l’isoloir est de dire « Je suis fou de rage, et il n’est pas question que je supporte ça plus longtemps, » il vaut mieux voter pour un candidat odieux que pour un candidat respectable. Les électeurs qui en sont venus à la conclusion que tous les hommes politiques sont des faux-jetons hypocrites peuvent avoir confiance dans l’authenticité du non-politicien Donald Trump : aucune personne capable de se conduire de manière adulte et courtoise ne choisirait de se comporter comme un tel idiot, ou ne serait capable de faire semblant de manière aussi convaincante, de meeting en meeting et d’interview en interview.
Trump ne se présente pas comme l’adversaire de Reagan, à la manière dont Bernie Sanders et les Démocrates cette année s’en sont pris à Bill Clinton. Mais le succès de Trump a révélé que le reaganisme avait moins d’emprise sur l’électorat, y compris l’électorat qui vote Républicain durant les primaires, que ce que l’on croyait jusqu’alors. Cela s’explique en partie par le passage du temps : aucun Américain ayant moins de 50 ans n’est assez vieux pour avoir pu voter Reagan.
Mais cela s’explique aussi par le désenchantement que produit peu à peu l’inutilité politique. Il apparait que, au bout de quelques décennies, les hommes politiques Républicains qui exaltent la mission sacrée consistant à limiter le gouvernement mais qui ne semblent jamais essayer de le faire avec beaucoup d’énergie – ou, tout au moins, jamais avec beaucoup de succès – amènent leurs électeurs à se demander s’ils ne feraient pas mieux de soutenir des croisades moins chimériques. Lorsque même les fruits pendus aux branches les plus basses, comme le fait de supprimer le financement du Fonds National pour les Arts, se révèlent hors d’atteinte pour les échelles républicaines, il devient difficile de continuer à croire que les victoires du GOP sont d’une importance capitale. Cet état de fait oblige les Républicains à argumenter que la meilleure raison de voter pour eux c’est de rendre plus difficile pour les Démocrates de faire tout le mal qu’ils veulent. Mais « Rejoignez l’équipe déterminée à perdre lentement ! » n’est pas un slogan très vendeur.
L’une des raisons pour lesquelles Trump a pu prendre des positions contraires aux programmes républicains récents sans payer de prix politique pour cela, c’est que les électeurs républicains disposés à se soucier de telles choses trouvent difficile, après des décennies de promesses non tenues, d’être intransigeants en ce qui concerne la fidélité au programme. James Antle, du Washington Examiner, a décrit Ted Cruz comme un conservateur « programmatique », qui s’est présenté aux électeurs des primaires en leur rappelant qu’il s’était engagé sur chacun des points qui se trouvent dans l’agenda des conservateurs : questions de société, impôts, réglementation, gouvernement limité, défense nationale. Mais cette liste est essentiellement une liste de choses qui n’ont pas été faites depuis longtemps déjà et qui ont peu de chances d’être faites avant encore plus longtemps. Une liste de choses à faire qui est une liste de vœux n’a pas la capacité à emporter l’adhésion ou à faire connaitre les convictions essentielles d’un candidat.
Par contraste, Trump et ses supporters sont, selon Antle, des « conservateurs d’attitude ». Leur conservatisme se soucie plus de solidarité et de réciprocité que de programmes et de politiques publiques. Le phénomène Sarah Palin était un précurseur du phénomène Trump, en ce sens qu’il était difficile de dire à quelles politiques publiques allaient ses préférences, mais qu’il était en revanche très clair que ses supporters prenaient un malin plaisir au mépris que lui manifestaient les journalistes et les universitaires. Les gens qui prenaient de haut Sarah Palin prenaient de haut ses supporters, et ceux-ci répondaient à ce dédain en se ralliant à sa candidature et à sa célébrité comme un moyen de provoquer ces détracteurs.
De la même manière, « les électeurs de Trump estiment qu’ils ont rempli leur part du contrat social américain, alors que les autres – les businessmen, les politiciens, les journalistes, les universitaires – ont violé leur engagement, » selon Henry Olsen dans National Review. Un éditorial très commenté de Peggy Noonan interprétait la popularité de Trump comme une révolte de ceux qui sont « exposés » contre ceux qui sont « protégés ». Ceux qui sont protégés décident des politiques et des termes de la conversation civique nationale. Ceux qui sont exposés subissent les conséquences – et lorsque ces conséquences sont désagréables, ceux qui sont protégés s’en préservent adroitement. Les professeurs d’université ne perdent pas leur poste et les gestionnaires de fonds spéculatifs ne perdent pas leurs clients à cause de la concurrence des immigrés illégaux. Les gens protégés, en revanche, tirent bénéfice du fait qu’un haut niveau d’immigration permet de s’offrir à prix abordables les services d’un jardinier ou d’une nounou.

Quoi qu’il se passe à Cleveland, puis ensuite au mois de Novembre, le conservatisme devra changer. L’un des défis sera de trouver des hommes politiques qui, à la différence de Palin et de Trump, savent plaire à ceux qui sont exposés mais possèdent aussi la capacité, et se donnent la peine, d’élaborer un programme politique sérieux. Le but de la politique, après tout, c’est de gouverner, pas de faire de la gestion de la colère.
Mais la colère est réelle, et il faudra comprendre les points de vue des conservateurs d’attitude. Si les Républicains, a) choisissent Trump comme candidat et b) essuient une défaite cinglante au mois de novembre, cela confirmera le soupçon que l’avenir du GOP implique de ne pas laisser le volant aux supporters de Trump. Mais en même temps, il est impossible d’imaginer une coalition républicaine qui soit compétitive si les électeurs de Trump ne sont pas à bord et ont le sentiment que leurs idées au sujet de la route à prendre ont été vraiment écoutées.
Après l’apparition du Tea Party, en 2009, beaucoup d’hommes politiques Républicains ont commencé à se décrire comme des « conservateurs constitutionnels. » Une des leçons de l’ascension de Donald Trump est que ce changement bienvenu doit aller plus loin. Les conservateurs constitutionnels ne doivent pas se soucier seulement de la Constitution écrite mais aussi des qualités essentielles qui font la nation américaine. Selon l’analyse de Olsen, ce qui inquiète les électeurs de Trump est « l’incapacité supposée du gouvernement à protéger les Américains vulnérables contre ce qui menace leur mode de vie. » « L’American Way of Life » peut sembler un cliché particulièrement éculé, mais l’ascension de Trump signifie que cette expression possède à nouveau une résonnance certaine.
National Review, le magazine phare du mouvement conservateur, a consacré presque tout un numéro au mois de février à dénoncer Donald Trump. Trois mois plus tôt, cependant, le magazine avait offert la plus convaincante des explications du phénomène Trump, sans jamais mentionner le nom du candidat. Dans le numéro spécial 60ème anniversaire, l’ancien rédacteur John O’Sullivan affirmait que la vie politique américaine est certes animée par ses principes fondateurs, mais que la civilisation du pays repose sur le fait que « les Américains sont un peuple particulier, avec sa propre histoire, ses traditions, ses institutions, et une culture commune. » Ce sens plus large, plus riche, du terme « américain » signifie que les Etats-Unis ont assimilé des gens venus des quatre coins du monde, non pas seulement en faisant accepter certaines règles de citoyennetés à des agents libres partageant un même territoire, mais aussi en les amenant à s’approprier un mode de vie qui les fait participer à l’héritage en devenir d’un peuple particulier. L’Amérique « a évolué sous l’influence d’un ensemble particulier d’idées, » écrivait O’Sullivan, mais elle est bien davantage que cet ensemble d’idées : « les lois, les institutions, la langue nationale ; les loyautés, les histoires, et les chansons du peuple ; et par-dessus tout les « cordes mystiques de la mémoire » dont parle Lincoln. »
Feu Andrew Breitbart estimait que « la politique est en aval de la culture. » Ce qui, ordinairement, est compris comme signifiant que les conservateurs devraient se soucier bien davantage de façonner les sensibilités par l’intermédiaire de la culture populaire, telle que les films et les shows télévisés. Remporter tous les débats ne sera d’aucune utilité si ce sont les libéraux qui racontent toutes les histoires.
Mais la politique est en aval de la culture dans un sens plus large, un sens anthropologique du mot culture. La manière dont nous nous gouvernons est inséparable de la manière dont nous définissons qui nous sommes. Depuis les années 1960, la gauche a martelé que le seul véritable héritage de l’Amérique était fait de crimes et de brutalités, et que son seul avenir honorable était celui d’une contrition sans fin. La décence interdit de s’assimiler à cette société malade, par conséquent le multiculturalisme impose que chaque groupe ayant des griefs à faire valoir mérite de fixer de manière unilatérale les termes de son inclusion dans l’Amérique, en réclamant tous les droits qu’il veut et en n’observant que les obligations dont il se soucie.
Les résultats directs de la campagne de Trump seront vraisemblablement très mauvais : un président Démocrate émergeant d’une élection que les Républicains auraient pu gagner, avec un Sénat Démocrate, qui garantiront une Cour Suprême Démocrate. En ce sens, le slogan de campagne de Trump risque fort de devenir une prophétie auto-réalisatrice : il sera nécessaire de faire en sorte que l’Amérique soit grande à nouveau après que la présidente Hillary Clinton et la Cour Sotomayor auront pu agir à leur guise. S’il existe un rayon de lumière dans ce ciel très sombre, il réside dans le fait que la nécessité de garder les électeurs de Trump au sein de la coalition Républicaine aidera les conservateurs à trouver en eux-mêmes une volonté renouvelée et des paroles plus persuasives pour réfuter le discours de la gauche au sujet de la dépravation de l’Amérique. Les conservateurs trouveront de meilleures réponses en méditant plus profondément ce qui fait que l’Amérique est grande et ce qui fait qu’elle est l’Amérique.

William Voegeli

mardi 12 juillet 2016

Pilules du bonheur, pilules du malheur





Les antidépresseurs sont une illustration presque parfaite de la remarque de Rousseau selon laquelle, si nous voulons tirer un bilan exact de ce que nous apporte la médecine, nous devons mettre en balance les bienfaits qu’elle nous procure en termes de santé avec les effets moraux, parfois négatifs, de ses découvertes.

Dans l’Emile, Rousseau écrivait : « Je ne sais, pour moi, de quelle maladie nous guérissent les médecins, mais je sais qu’ils nous en donnent de bien funestes : la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort : s’ils guérissent le corps, ils tuent le courage. »

A son époque, les médecins tuaient plus souvent leurs patients qu’ils ne les guérissaient ou, à tout le moins, étaient le plus souvent impuissants à améliorer leur état. Depuis lors la médecine a fait des progrès phénoménaux dans sa capacité à restaurer la santé de ceux qui sont malades. Mais le problème soulevé par Rousseau reste toujours le même. En un sens il s’est même amplifié car, en gagnant en efficacité, la médecine a aussi énormément gagné en emprise sur notre jugement. En devenant une véritable science, ou du moins en paraissant l’être, elle est aussi devenue une autorité intellectuelle et morale très puissante.

Non seulement les progrès de la médecine moderne, apparemment sans limites, nous rendent la mort plus insupportable car ces progrès paraissent nous promettre l’immortalité. Mais en plus nous sommes devenus d’une crédulité presque sans limites, elle aussi, vis-à-vis de tout ce qui se présente sous le patronage de la médecine.

Or, comme nous le conseillait l’auteur de l’Emile, nous devrions toujours balancer l’utilité d’une vérité découverte par le tort que font les erreurs qui passent en même temps qu’elle.

Mesurés à cette aune, on pourrait se demander si les antidépresseurs ne devraient pas être rangés dans la catégorie des découvertes nuisibles.


Comme très souvent dans l’histoire de la médecine, la découverte des antidépresseurs fut, au départ, le fruit du hasard. En cherchant d’autres choses, des médecins découvrirent que certaines substances avaient le pouvoir d’améliorer l’humeur de certains patients psychotiques. Le premier antidépresseur reconnu par la médecine moderne est peut-être le sel de lithium, dont le psychiatre australien John Frederick Joseph Cade mis en évidence, à la toute fin des années 1940, les effets stabilisateurs pour certains patients atteints de psychose maniaco-dépressive. Par la suite l’efficacité de quelques autres molécules fut découverte, et cela donna naissance aux antidépresseurs de première génération, essentiellement les antidépresseurs tricycliques (ATC) et les inhibiteurs de la monoamine oxydase (IMAO).

Ces médicaments s’adressaient à un très petit nombre de patients, aux symptômes bien identifiés et regroupés, en psychiatrie, sous le terme de « mélancolie » ou « dépression mélancolique ». Cet état avait toutes les caractéristiques d’une authentique maladie, relevant effectivement de la médecine. Il frappait souvent sans raison décelable ; il avait une forte composante héréditaire ; ses symptômes pouvaient être provoqués par certaines maladies ayant incontestablement une origine physique ; il se caractérisait notamment par un fort sentiment de culpabilité, inhabituel chez le patient et dépourvu de raison apparente ; il pouvait, en l’absence de traitement, amener le patient jusqu’à un état de complète stupeur ou bien dégénérer en syndrome de Cotard, un bizarre état paranoïaque dans lequel le malade est persuadé que ses organes sont en train de pourrir ou bien qu’il est déjà mort, et ainsi de suite.

Avant la découverte des antidépresseurs, les patients de ce type étaient gardés sous étroite surveillance, pour éviter qu’ils ne se tuent ou bien ne se laissent mourir de faim, et ce jusqu’à la guérison, qui en général survenait spontanément, mais après une période prolongée d’intenses souffrances morales, et parfois physiques.

Pour ces malades, les premiers antidépresseurs apportaient un soulagement incontestable et étaient d’autant plus bienvenus que, auparavant, la seule autre thérapie disponible était l’électroconvulsion, couramment appelée « électrochocs » - un traitement non dépourvu d’efficacité, mais brutal, dont le mode d’action est mal connu aujourd’hui encore et qui était parfois appliqué de manière plus punitive que thérapeutique. Les antidépresseurs n’étaient certes pas dépourvus d’effets secondaires et leur efficacité était loin d’être miraculeuse, mais ils constituaient un réel progrès médical.

Bien évidemment, cette possibilité de diminuer les symptômes de la dépression mélancolique par la prise de certaines substances chimiques accrédita l’idée que ce type d’affection psychiatrique devait avoir une base physiologique. En 1965 Joseph Jacob Schildkraut publia un article destiné à devenir célèbre : “The Catecholamine Hypothesis of Affective Disorders”. Dans cet article, le psychiatre américain synthétisait les indices existant en faveur d’une origine biochimique de la dépression mélancolique et posait l’hypothèse que celle-ci était due à un déficit d’un certain neurotransmetteur, en l’occurrence la noradrénaline. Cet article fut le point de bascule, le moment à partir duquel commença à s’imposer l’idée que la dépression était due à un déséquilibre chimique au sein du cerveau, à un niveau insuffisant de certains neurotransmetteurs. Cette hypothèse, car il ne s’agissait de rien d’autre que de cela, commença par gagner le milieu de la psychiatrie, sans toutefois dominer sans partage, car les questions non résolues restaient nombreuses. Mais à partir des années 1980 elle gagna aussi le grand public ainsi que les médecins généralistes, qui ne sont pas toujours très éloignés du grand public en ce qui concerne leur degré de connaissance de certaines affections, et finit par devenir une sorte de dogme. La vente d’antidépresseurs connu une augmentation phénoménale, de sorte qu’aujourd’hui, dans certains pays occidentaux, comme les Etats-Unis, près d’un dixième de la population adulte en consomme régulièrement.

Deux raisons principales expliquent ce succès de la théorie selon laquelle la dépression est essentiellement le résultat d’un déséquilibre chimique au sein de l’organisme, une raison morale et une raison commerciale.

Tout d’abord, l’idée que des états émotionnels indésirables pourraient être la conséquence de désordres physico-chimiques susceptibles d’être traités par des moyens de même nature est extrêmement séduisante, au moins superficiellement, car elle nous exonère de toute responsabilité dans ces états et nous promet qu’avec le médicament adéquat nous pourrons être exemptés du trouble de penser et de la peine de vivre.

La tentation n’est pas nouvelle, et sans doute est-elle aussi vieille que l’homme lui-même.

Comme le dit Edmund dans Le roi Lear : « C’est bien là l’excellente fatuité des hommes. Quand notre fortune est malade, souvent par suite des excès de notre propre conduite, nous faisons responsables de nos désastres le soleil, la lune et les étoiles :  comme si nous étions scélérats par nécessité, imbéciles par compulsion céleste, fourbes, voleurs et traîtres par la prédominance des sphères, ivrognes, menteurs et adultères par obéissance forcée à l’influence planétaire, et coupables en tout par violence divine ! Admirable subterfuge de l’homme putassier : mettre ses instincts de bouc à la charge des étoiles ! Mon père s’est conjoint avec ma mère sous la queue du Dragon, et la Grande Ourse a présidé à ma nativité d’où il s’ensuit que je suis brutal et paillard. »

La tristesse et l’insatisfaction, la honte et la culpabilité, sont consubstantielles à la vie humaine. Ou du moins étaient-elles conçues ainsi jusqu’alors. Mais si tristesse et insatisfaction sont juste le fruit du manque de tel ou tel neurotransmetteur, il n’est plus nécessaire de vivre avec ces encombrantes compagnes. Le malheur devient une maladie et le bonheur peut être délivré sur ordonnance : « un gramme vaut mieux que le zut qu’on clame ! »

Traditionnellement, on pensait aussi que si quelqu’un était triste, insatisfait de lui-même, malheureux de son sort, ses actions et ses opinions pouvaient y avoir contribué ; que ce malheur pouvait être la conséquence de ses erreurs ou de ses fautes. On pensait aussi que, même dans les cas où nos malheurs sont entièrement immérités, la meilleure manière de les surmonter était de devenir meilleur soi-même et que, d’une certaine manière, le fait d’avoir traversé des épreuves pouvait même y contribuer. L’idée que tout cela pourrait n’être en réalité que la conséquence d’un fonctionnement défectueux de notre cerveau vient donc comme un merveilleux soulagement. Nul besoin d’un examen impartial de notre propre conduite, nul besoin de remettre nos pensées en ordre, de se débarrasser de nos erreurs, de nous discipliner et de remplacer nos mauvaises habitudes par de bonnes. Tout est de la faute de nos neurotransmetteurs.

L’homme des âges démocratiques, que le régime politique dans lequel il vit pousse naturellement vers la recherche des petits plaisirs vulgaires, vers une sorte de matérialisme tranquille et honnête, comme le dit Tocqueville, qui par ailleurs a souvent un rapport lointain avec sa religion, quand il en a encore une, est sans doute particulièrement vulnérable à cette tentation.

C’est ainsi que, en quelques décennies, la notion de dépression déborda du cadre psychiatrique dans lequel elle était jusqu’alors confinée et avait un sens relativement rigoureux pour englober à peu près tous les états de tristesse un peu prolongés. De nos jours, nous ne sommes plus malheureux, nous sommes déprimés. C’est-à-dire que nous sommes malades et que la médecine doit faire quelque chose pour nous soulager.
Et cela tombe bien, car justement la médecine peut désormais nous soulager. Ou du moins est-ce ce que nous disent certaines personnes qui prétendent parler en son nom.

Nous touchons là à la seconde raison, qui est l’apparition d’une nouvelle génération d’antidépresseurs connus sous le nom technique d’inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS), et connus du grand public sous leur nom commercial, au premier rang d’entre eux le Prozac (mais aussi Seroplex, Seropram, Deroxat, etc.).

Ces antidépresseurs de deuxième génération étaient censés être plus efficaces que ceux de la première génération et dépourvus de leurs effets secondaires assez lourds. Certains industriels, et certains médecins, en profitèrent pour les vendre, quasiment, comme des pilules du bonheur. Le marketing, qui rencontrait les désirs du grand public de voir médicamenter ses bobos à l’âme, fut redoutablement efficace.

Les patients se mirent à réclamer du Prozac, ou d’autres antidépresseurs de même type, dès lors que la tristesse et l’insatisfaction les assaillaient, ce qui, étant donné la condition humaine, doit nécessairement arriver assez souvent. Les médecins, souvent trompés eux aussi par les producteurs de ces médicaments, se mirent à les prescrire massivement, heureux d’avoir enfin une réponse à proposer aux malaises existentiels de ceux qui défilaient dans leurs cabinets.

Pourtant ni l’hypothèse de l’origine biochimique de la dépression (nommée « hypothèse monoaminergique », le déficit censé être responsable de la dépression étant un déficit en monoamines – sérotonine, dopamine, noradrénaline) ni l’efficacité des antidépresseurs au-delà du cercle restreint des patients atteints de dépression mélancolique sévère n’avaient été bien démontrées.

Dès le départ, l’hypothèse monoaminergique souffrait de certaines faiblesses assez évidentes. D’un simple point de vue logique, le raisonnement à rebours consistant à dire que, puisque certaines substances soulagent les symptômes de la dépression mélancolique, alors celle-ci doit avoir été provoquée par un manque de ces substances est clairement fautif. Il reviendrait à dire que la pneumonie est causée par un déficit de pénicilline dans l’organisme, ou le mal de crâne par un déficit d’aspirine. D’autre part les antidépresseurs mettent plusieurs semaines avant de faire sentir leurs effets, alors même que les déficits en neurotransmetteurs qu’ils sont censés combler disparaissent très rapidement après le début du traitement. Par ailleurs les essais cliniques ont montré que l’efficacité des antidépresseurs est limitée, puisque seul un peu plus d’un tiers des patients ont une réponse complète au traitement, avec rémission des symptômes. Les autres ont une réponse faible ou nulle et au total l’efficacité des antidépresseurs n’est que légèrement supérieure à celle d’un placebo. De ce point de vue-là, les ISRS n’apportent aucun progrès. Leurs effets secondaires sont certes moindres que les antidépresseurs de première génération, mais leur efficacité n’est pas plus grande. En fait, plus la dépression est sévère et plus les antidépresseurs s’avèrent efficaces. Ce qui revient à dire que, en dehors du cercle restreint des personnes atteintes de dépression mélancolique, leur efficacité est faible. Certaines études rapportent d’ailleurs une légère augmentation du risque de passage à l’acte suicidaire en cas de consommation d’antidépresseurs, un résultat pour le moins paradoxal alors que l’un des principaux risques associés à la dépression est précisément le suicide. Enfin, la diminution artificielle des monoamines n’affecte pas l’humeur des sujets sains.

En fait, la réalité est sans doute que nous ne connaissons pas vraiment les causes de la dépression mélancolique, et que les raisons pour lesquelles certaines molécules permettent parfois d’en soulager les symptômes nous restent aussi mystérieuses que les raisons pour lesquelles l’électroconvulsion produit les mêmes résultats.

Malheureusement, cette modeste connaissance de notre ignorance, qui ne nous empêcherait nullement d’utiliser les moyens qui s’avèrent apporter un soulagement aux patients, a été remplacée par un pseudo savoir aux conséquences très dommageables.

La première conséquence dommageable est bien sûr que des sommes très importantes sont dépensées pour fournir à des patients qui n’en ont pas vraiment besoin des médicaments faiblement efficaces pour soulager leurs symptômes et dont les effets secondaires ne sont pas négligeables. Dépenses d’autant plus regrettables qu’elles sont en général prises en charge par la collectivité et non par les patients eux-mêmes.

Mais la conséquence la plus grave est d’ordre moral. Elle est de nous encourager à rendre responsables de nos désastres le soleil, la lune et les étoiles, ou la sérotonine, la dopamine, la noradrénaline, et en conséquence d’éloigner de nous les moyens qui pourraient nous permettre de mieux vivre.

La tristesse, l’insatisfaction, le sentiment de culpabilité, la honte de soi-même et de ce que l’on a fait sont bien souvent l’équivalent pour l’âme de ce qu’est la douleur physique pour le corps : le signe que quelque chose ne va pas, un avertissement, une incitation à agir pour faire cesser ce qui menace notre intégrité et pourrait éventuellement nous détruire. Les gens qui sont tristes et insatisfaits d’eux-mêmes ont souvent d’assez bonnes raisons de l’être.
En faisant disparaitre ou en atténuant le symptôme, nous diminuons nécessairement l’incitation à aller aux racines du mal et à l’extirper.

Car la désagréable vérité que nous n’aimons pas entendre, et que les antidépresseurs nous permettent précisément de ne pas entendre, est que bien souvent nous sommes au moins en partie responsables de nos malheurs. Que nous avons contribué à les susciter ou à les aggraver par nos erreurs de jugement, par nos fautes morales, par notre paresse ou par nos « instincts de bouc » auxquels nous avons laissé libre cours. Et que, même lorsque nous ne sommes pas responsables de nos malheurs, ce qui peut certes arriver, les meilleures ressources pour y faire face et pour améliorer notre sort se trouvent néanmoins en nous-mêmes.

Ces vérités sont désagréables non seulement parce que la découverte de la part que nous avons dans nos échecs s’accompagne d’un légitime sentiment de culpabilité, mais aussi parce qu’elle implique que seuls des efforts personnels peuvent nous permettre d’améliorer durablement notre état. Elle implique que ce dont nous avons besoin avant tout, c’est de plus de vertu et de plus de sagesse, pour utiliser des notions devenues presque inintelligibles aujourd’hui. Et la vertu, même si elle est à elle-même sa propre récompense, ne saurait néanmoins être acquise sans discipline personnelle et sans un examen impartial de soi-même, choses toujours difficiles et parfois pénibles.


En remplaçant le malheur ordinaire, inséparable de la condition humaine, par la « dépression » et la vertu par les antidépresseurs, non seulement nous privons la vie humaine d’une partie de sa dignité, non seulement nous nous éloignons d’une compréhension adéquate de nous-mêmes, mais en plus nous nous coupons presque à coup sûr de la possibilité d’être heureux un jour. Le bonheur, la satisfaction raisonnable et justifiée avec notre vie dans son ensemble, n’est pas un état qui tombe du ciel pour l’être humain. Il est le fruit de certaines actions, de certaines pensées, et de certains efforts, la conséquence du fait que nous avons réussi à bien ordonner notre vie et à réaliser nos potentialités, ce qui n’est jamais gagné. Il est donc inséparable du risque d’échouer, du stress, de la tristesse et de la frustration. Une vie humaine dépourvue de ces attributs est nécessairement une vie dépourvue de satisfaction aussi bien que de grandeur. Une vie dans les limbes, une vie de malheur anesthésié et rendu supportable par cela même qui nous y enchaine. Trop souvent, hélas, les antidépresseurs et autres médicaments censés réguler notre humeur sont devenus l’équivalent pour l’âme de ce que les « minima sociaux » sont pour le corps : une « aide » qui vous condamne à une vie d’assisté, une béquille qui finit par vous transformer en infirme.